L'artiste et le patrimoine immatériel

"Tout d’abord le patrimoine immatériel est un thème très vaste, très important pour moi, essentiel et je pense ce n’est pas l’affaire d’une communauté mais plutôt l’affaire d’individus. Cela passe par des individus qui forment ensuite un collectif, mais ce sont d’abord des personnes qui ont acquis des savoirs, consciemment ou pas, qui ont envie de les partager, ou pas, qui vivent avec, qui en gardent une partie, et en montrent une autre… Ce patrimoine peut parfois être multiple aussi : il y a ce que l’on voit ou l’on montre et il y a aussi tout ce que l’on sait grâce aux rencontres que l’on fait, aux lectures que l’on a, avec ce que l’on ressent aussi. C’est quelque chose de très vaste. Lorsque l’on touche à ce sujet, on se retrouve face à un océan de questions, de richesses, on connait un individu, puis un autre, c’est très varié. On peut s’y perdre parfois et c’est pourquoi on s’y intéresse aussi, en ce qui me concerne. Alors je pioche en moi, déjà, avec ce que je sais, ce que je vis, mes rêves. C’est une combinaison entre tous ces éléments.

Ensuite, chacun de nous est créatif dans son propre espace; certains vont plutôt chercher dans le passé, d’autres au contraire vont chercher à innover à tout prix. Là aussi tout est relatif, ce qui est innovant pour moi ne l’est peut-être pas pour un autre et vice-versa. Je pense que chacun a sa place et que chaque point de vue est important. Il y a ceux qui « gardent la baraque », c’est-à-dire les conservateurs, qui veillent à ce que les choses ne bougent pas et qui ont du mal à voir les acquis anciens se mettre en mouvement. Mais là encore, le très ancien est très variable. Pour le chant par exemple, il y a plusieurs périodes dans notre vie ; certains considèrent le chant des années 60/70 comme ancien, mais on peut aller bien au-delà, jusqu’au 15ème, 16ème siècle. On peut retrouver des choses plus lointaines et à partir de là tirer différents fils, différentes esthétiques. Le conservateur est donc celui qui va tenter de préserver une de ces références. D’autres vont aussi, parfois maladroitement selon moi, garder certaines choses et les bloquer pour les montrer. Cela donne un effet « cartes postales » qui moi me dérange et qui dérange aussi pas mal de gens ici en fait, car cela ne reflète pas notre vie actuelle. On montre à des gens de l’extérieur quelque chose qui n’est pas réel aujourd’hui, qui date d’une autre époque.

Inévitablement ce qui se transmet subit des changements par le biais de celui qui transmet. En transformant on offre un autre regard, on peut apporter des choses différentes, cela permet de faire bouger les lignes, de se mettre en mouvement. Ce qui m’intéresse c’est la transmission. Inévitablement ce qui se transmet subit des changements par le biais de celui qui transmet. Avec mon parcours, mon vécu, mes lectures je me permets de transgresser, de provoquer, de transformer et des fois de me tromper aussi, de faire des erreurs. En transformant on offre un autre regard, on peut apporter des choses différentes, emmener des objets du patrimoine ailleurs et cela permet de faire bouger les lignes, de se mettre en mouvement, c’est ce qui m’intéresse. Que notre vie soit en mouvement. Sinon on crève.

Dans ce mouvement, certains sont plus inertes que d’autres, d’autres vont trop vite, d’autres tombent dans un trou, se font mal. Je crois que l’on doit être solidaire dans cette différence pour accepter un monde qui avance. D’autant plus que notre monde aujourd’hui avance vraiment. Il est traversé par différentes cultures et pas toujours pour de bonnes raisons malheureusement. Aujourd’hui on est témoin de la migration de millions de personnes et on ne peut pas être insensible. On doit aussi faire le point de qui l’on est au milieu de tout ça. Bien sûr on doit entretenir et prendre soin de qui on est, en tant qu’individu, déjà, mais on est forcément perméable à ce qui se passe, on doit accepter ce mouvement sans pour autant perdre notre propre richesse, nos intérêts nos préoccupations. En tout cas c’est ce que j’essaie de faire. J’essaie de transmettre ce que je peux à des gamins, pour qu’ils sachent où ils sont, quelle est leur culture, qui ils sont, j’essaie de leur faire comprendre qu’ils ont des yeux et des oreilles incroyables et qu’ils peuvent percevoir beaucoup de choses, qu’ils ont aussi le choix de vivre ici, au sein de ce territoire, d’en prendre possession et de comprendre en même temps ce qui se passe autour d’eux, d’avoir un regard critique, de se nourrir, d’avancer à travers la langue, à travers des langages artistiques. En tout cas, je crois que c’est très important de nourrir cette complémentarité et d’accepter les différences. Sinon l’édifice ne tient pas, il n’avance pas. Il faut être conscient de tout ce monde en mouvement, c’est très important."

Témoin(s) : Kristof Hiriart

Commune : La Bastide-Clairence

Fonds d'archives : Archives de l'Institut culturel basque

Collection(s) : Entretiens "Témoins de la culture basque"

Collecteur(s) : Jasone Iroz

Date : 30-04-2018

Durée : 0:09:21

Référence : EKL-5-4

Code du Pôle d'Archives de Bayonne et du Pays Basque : EKL-5-4

Thème(s) : Culture


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Kristof Hiriart

Kristof Hiriart est percussionniste, multi-instrumentiste, compositeur et chanteur. Il passe la majeure partie de son temps entre les bureaux et les studios de la Compagnie LagunArte qu’il a créée en 2001 à La Bastide Clairence. Il y peaufine avec son équipe de multiples projets artistiques qu’il propose ensuite, ici et ailleurs. Il collabore souvent avec d’autres artistes passionnés, comme lui, de transmission et d’oralité.

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